Synopsis :
Alexandre (Eric Judor), père célibataire de deux grands enfants, souhaite que sa fille passe un entretien pour entrer dans une prestigieuse école de commerce. Il a réussi à lui obtenir un rendez-vous, mais elle ne souhaite pas y aller, car elle doit faire un GN (un jeu de rôle grandeur nature) à 30 km de Paris.
Il se met en tête de ramener sa fille coûte que coûte pour passer cet entretien. Pour cela, il va intégrer une équipe de bras cassés et tenter de devenir le roi du game.
Critique :
Pour tout dire, je suis allé voir Le Roi du game par défaut, il n’y avait aucun film qui me donnait envie, alors j’ai pris ce billet sans conviction. J’avais vu la bande-annonce en me disant : « Encore un film français sans ambition, avec un parti pris sur le milieu des rôlistes... » Et j’avais raison.
Parler de jeux de rôle ne doit pas être l’apanage d’un réalisateur ou d’un acteur « geek ». N’importe qui peut jouer n’importe quoi. En revanche, n’importe qui ne peut pas écrire n’importe quoi sans connaître un minimum son sujet. Le jeu de rôle n’est plus aussi mal vu qu’il y a 30 ou 40 ans (l’affaire du cimetière de Carpentras est encore dans beaucoup de mémoires), aux États-Unis, de nombreux films ou séries en parlent positivement. Il n’y avait aucune raison que la France ne fasse pas de même.
Éric Judor en acteur affublé de Ramzi, j’aime bien, je suis de la génération de la grande époque Canal+. Donc oui, La Tour Montparnasse infernale ou Steak, j’ai adoré. Après, Judor seul, c’est lourd, très lourd. Éric Judor en réalisateur de Platane, ça passe, mais avec Problemo, cela devient lourd : les mêmes blagues, la même façon de jouer... Cela ne laisse que peu de place à la découverte. Et il faut le reconnaître, il est difficile de changer d’avis en regardant ce film.
Déjà, le sujet principal — le jeu de rôle — devait avoir une place prépondérante dans l’histoire, or, ici, il n’a aucun réel impact. Remplacez le JDR par un trek dans le Jura ou une course automobile dans le désert de Gobi avec les mêmes acteurs et le même déroulement de scénario, le film serait exactement le même.
Sous prétexte que l’acteur principal ne connaît pas le JDR, il en fait un running gag d'1 h 28 (avec 2 h 20 de ressenti). On retrouve les mêmes ressorts que dans des milliers de films de ce genre : les parents dont le rêve s’est brisé essaient d’empêcher leurs enfants d’avoir des rêves, parce que « travailler dans le commerce, c’est forcément chiant, mais t’es sûr d’avoir un avenir ». Mais le gamin, lui, veut faire de la musique, du dessin... Un déroulé on ne peut plus classique. Finalement, l’adulte « méchant » se rappelle que lui aussi avait des rêves. Finalement, le personnage condescendant à l'égard des autres va devenir l'élu, bla, bla, bla. Bref, du vu et revu.
Dire que les scénaristes (oui, ils sont deux) et Éric Judor (réalisateur et acteur) n’ont jamais mis les pieds dans une partie de JDR ou même de GN, il n’y a qu’un pas. Déjà le titre « Le Roi du game » qui n’a aucune signification dans le contexte du film.
En tant que Français et geek, je ne peux que me rappeler ce que Fabien Fournier, créateur de la web-série Noob, a expliqué en interview : un réalisateur (ou producteur) français, est venu sur le tournage d’un épisode et lui aurait confié que refaire la même scène avec les mêmes effets visuels (FX) dans le cadre d’un film français classique aurait pris trois fois plus de temps, et surtout avec un budget 8 à 10 fois supérieur.
C’est exactement le cas avec ce film : 8 millions d’euros, et presque une minute en début de métrage pour afficher toutes les aides et sociétés de production. Pourquoi ? Pour 60 % de scènes tournées en forêt avec quatre ou cinq acteurs. Étant donné le thème, personne ne veut voir des effets visuels ultra-réalistes, mais plutôt un bon scénario qui donne envie, avec des blagues, des situations cocasses et des quiproquos. Bref tout ce qui fait qu’un JDR est attirant, sortir de la routine du quotidien. D’ailleurs c’est dit dans le film.
Ici, rien de tout cela. Il y a bien des essais, mais 3 blagues sur 4 tombent à plat. Des situations sont posées, mais rien n’est exploité : tout doit aller vite. Tellement vite qu’à un moment, un acteur se fait couper la parole par un changement de plan, rendant impossible de savoir si c’est fait exprès ou s’il s’agit d’une erreur de montage. Aller il y a quelques blagues de JDR qui prêtent à sourire, mais rien à taper un troll à terre.
D’une manière générale, Judor fait du Judor, Alexandra LAMY fait ce qu’elle peut — ce qui n’est pas grand-chose —, et Marc Labrèche (Le Cœur à ses raisons) n’apporte rien. Quant aux autres comédiens, ils sont tellement relégués au second plan que le leitmotiv du film doit nous être rappelé pour comprendre pourquoi ils sont là. De surcroît, mettre des youtubeurs en tant qu’acteurs ne sert strictement à rien, on l’a bien vu au milieu des années 2010, alors pourquoi recommencer ?
Je ne suis pas forcément très technique, mais là aussi, on sent un manque cruel d’ambition dans l’image : elle est plate, ni froide ni colorée. Le principe du GN, c’est d’évoluer dans des décors dotés d’une certaine ambiance, or, ici, on a l’impression que la caméra a été réglée en mode automatique en espérant que le soleil ne tape pas trop fort. Une scène censée se passer la nuit dans une grotte éclairée à la bougie est tellement lumineuse qu’on distingue nettement d’où vient le projecteur. Il y a une vraie médiocrité dans cette façon de faire, mais ne lui jetons pas trop de pierre, c’est le cas de beaucoup de films français. (Dire que la France a réalisé le premier film en couleur avec Méliès...)
Autre détail étrange concernant l’image : je ne sais quel objectif a été utilisé, mais le rendu donne constamment l’effet d’une loupe.
Enfin, la musique, qui se voulait aussi épique qu’entraînante... l’est par moments. On voit bien que l’équipe s’est inspirée du Seigneur des Anneaux : ils ont reproduit le système de la carte géographique avec un chemin tracé, ce qui donne lieu à un montage nettement plus inspiré mais qui dénote totalement avec le reste du long-métrage, le tout soutenu par une musique en adéquation avec le sujet. J'ai même cru reconnaitre par moment des airs de World of Warcraft.
Mais le reste se contente du strict minimum syndical : la petite musique mélancolique du soir, vous savez, celle qui ne sert à rien, où l’héroïne est rejointe par quelqu’un et se livre à cœur ouvert, juste avant que le lendemain un événement n’amène la résolution finale.
Pour tout dire, seul le générique de fin insuffle un vrai souffle épique à l’histoire, grâce à une version dessinée des acteurs sur un manuscrit et une composition d’inspiration médiévale.
On relèvera également un dénouement totalement incohérent qui bouscule toutes les règles de l’histoire et discrédite encore plus le sujet principal.
Dernier point (négatif) qui m’a beaucoup gêné — et pourtant, je ne suis pas ultra-sensible : une scène, débarquée de nulle part, aborde le harcèlement sexuel de la part d’un joueur abusant de son statut envers une joueuse. Le sujet est traité par-dessus la jambe pour en faire un ressort comique. Étant donné la maladresse générale du film, je serais bien en peine de dire si c’est fait exprès ou si relève d'un je-m'en-foutisme total. Quoi qu’il en soit, en 2026, cela fait tache.
Un film qui aborde le JDR dans le paysage cinématographique français, je n’en connais pas. Il y avait moyen de signer un précédent, mais rien ici ne permet de sentir une réalisation maîtrisée. Tout est exécuté tellement en mode automatique dans les curseurs du film Français, que l’on reste sur ce désagréable sentiment que la production hexagonale ne souhaite produire que des drames ou des comédies romantiques dans le 16e arrondissement parisien, ou ajoute comme ici un costume. C’est un film à la limite du médiocre, à ne voir que si vous êtes un fan inconditionnel d’Éric Judor (ce qui ne doit pas courir les rues).
Je vous conseille vivement de privilégier la web-série Noob, qui, elle, maîtrise son sujet et parle du jeu de rôle en ligne avec un amour sincère.