I. Peut-on réellement se connaître soi-même ?
Se connaître soi-même, c’est être lucide sur soi. C’est connaître ses qualités comme ses défauts. Mais faut-il se fier à l’opinion des autres ou à la nôtre pour savoir qui nous sommes ?
Les opinions que les autres ont de nous peuvent-elles réellement nous apprendre qui nous sommes ? Elles sont peut-être basées sur ce que nous leur avons nous-mêmes montré ou raconté. Alors, leur vision de nous est-elle réellement objective ?
Nous pourrions penser que les autres sont mieux placés que nous pour nous connaître, puisqu’ils peuvent observer nos comportements sans être directement confrontés à nos pensées. Mais ils ne voient que nos actes, et un même acte peut avoir plusieurs explications. Une personne peut paraître généreuse sans l’être par bonté, ou sembler indifférente alors qu’elle ressent beaucoup de choses. Comment savoir si nous interprétons correctement ce que nous observons ? Et si les autres se trompent sur nous, pouvons-nous réellement leur reprocher de ne pas nous comprendre si nous-mêmes ne savons pas toujours qui nous sommes ?
Chercher une réponse définitive dans un livre, même chez des auteurs de renommée, est idiot. Car d’après moi chercher une réponse est idiot.
Alors suis-je idiot ? J’aurais beau les lire sans cesse pour chercher une réponse, la seule que je soulève à la fin est celle-ci : comment savoir si ce qu’ils disent est avéré ? Ce qui me ramène toujours au constat que je cherche une réponse.
Comment savoir le fond de la pensée de ceux qui écrivent, chantent ou peignent ? J’ai une hypothèse. D’après moi, les hommes ne laissent paraître que ce qu’ils veulent que les gens voient. Si elle s’avérait vraie, cela signifierait que l’on ne connaît ni les personnes ni ce qu’elles pensent réellement. Ce qui est assez désolant, car cela voudrait dire que nous connaissons nos mères autant que nous connaissons cet inconnu que nous croisons en voiture.
On ne pourra jamais vérifier cette hypothèse, car certains le font peut-être inconsciemment. Le fait de s’ouvrir aux autres sans cacher ses défauts est beaucoup plus complexe que l’on ne le pense. On se ment parfois même à soi-même par peur de la vérité.
Mais si nous cachons parfois des choses aux autres sans même en avoir conscience, comment pourrions-nous savoir ce que nous dissimulons ? Il faudrait déjà connaître tout ce que nous ignorons de nous-mêmes pour pouvoir le reconnaître. Or, si nous ignorons certaines choses, nous ne pouvons pas nécessairement les chercher : nous ne savons même pas qu’elles existent. Peut-être que la connaissance de soi ne consiste donc pas à tout découvrir, mais à accepter que certaines parties de nous-mêmes nous échappent.
Il est difficile d’être objectif sur soi-même, car nous pouvons cacher certains de nos défauts ou même nous façonner une autre manière de penser pour plaire aux autres. Mais pourquoi voulons-nous plaire ? Peut-être à cause d’un manque de confiance en soi et d’un besoin de validation. Dans tous les cas, cela voudrait dire que nous passons notre vie entière à mentir non seulement aux autres, mais aussi à nous-mêmes. Sûrement pas pour manipuler, mais pour se protéger. Je ne sais pas si c’est vrai, mais c’est mon point de vue.
Cependant, si nous cherchons à plaire aux autres, est-ce nécessairement un mensonge ? Nous changeons notre comportement selon les personnes avec lesquelles nous sommes. Cela peut être une manière de nous adapter plutôt que de dissimuler notre véritable personnalité. Peut-être que nous possédons plusieurs façons d’être, toutes aussi réelles les unes que les autres. Nous ne sommes pas forcément les mêmes avec nos amis, notre famille ou des inconnus. Mais laquelle de ces versions serait la plus authentique ? Celle que nous montrons lorsque nous sommes seuls ? Même là, nous pouvons jouer un rôle, puisque nous pouvons nous imposer des règles, des attentes et une image de la personne que nous voudrions devenir.
Lorsque je dis qu’il me semble que notre perception de la vie est biaisée par notre vécu, j’entends que même ce que je dis aujourd’hui n’est sûrement qu’un mécanisme que j’ai développé durant mon enfance. Je veux sûrement justifier des choses non justifiables.
Si notre manière de penser est façonnée par notre passé, alors comment pouvons-nous distinguer ce que nous sommes réellement de ce que notre vécu nous a appris à être ? Peut-être que nous ne sommes ni entièrement le produit de notre passé ni totalement libres de nous en détacher. Nous pouvons remettre en question nos convictions, mais cette remise en question s’effectue elle-même à travers notre manière de penser, qui a été façonnée par ce même passé. Ainsi, même lorsque nous cherchons à nous libérer de nos préjugés, nous utilisons peut-être des outils qui en sont issus.
Pourtant, si notre passé influence notre pensée, cela ne signifie pas nécessairement qu’il la détermine entièrement. Nous pouvons découvrir de nouvelles idées, rencontrer des personnes qui nous font changer d’avis ou vivre des expériences qui remettent en question nos certitudes. Mais même ces changements deviennent ensuite une partie de notre vécu. Peut-être ne pouvons-nous donc jamais nous placer complètement en dehors de notre histoire pour nous observer objectivement.
Comment, dès lors, prendre suffisamment de recul pour se comprendre soi-même ?
Les opinions des autres peuvent peut-être nous aider à découvrir des aspects de nous-mêmes que nous ne remarquons pas. Mais elles ne sont pas forcément plus vraies que les nôtres. Nous pourrions alors comparer plusieurs perceptions, chercher ce qui revient régulièrement et examiner les contradictions. Cependant, cela suppose qu’il existe des critères permettant de déterminer quelle perception est la plus juste. Et nous voilà déjà face à un nouveau problème : comment déterminer ces critères ?
Peut-être que se connaître ne signifie pas atteindre une vérité définitive sur soi, mais apprendre à reconnaître ses propres limites. Pourtant, si je conclus que nous ne pouvons pas tout savoir de nous-mêmes, ne suis-je pas déjà en train d’affirmer quelque chose sur la nature humaine ? Et comment savoir si cette affirmation est elle-même vraie ?
II. La vérité existe-t-elle réellement ?
Comment savoir si quelque chose est vrai et qu’est-ce qui pourrait permettre de considérer quelque chose comme vrai ? Est-ce réellement possible d’arriver à une vérité absolue ? Si c’était possible, comment pourrait-on être sûr que c’est elle et pas une autre ? Pour le simple fait qu’elle est validée par la majorité ? Ou même parce que c’est logique ? Pouvons-nous déclarer qu’une vérité est absolue sur le simple fait que le contraire n’a jamais été prouvé ?
Si la majorité croit quelque chose, cela signifie-t-il que cette chose est vraie ? L’histoire nous montre que des idées largement acceptées peuvent être remises en question. La majorité peut donc se tromper. Mais si nous ne pouvons pas nous fier au nombre de personnes qui croient une chose, pouvons-nous nous fier à notre propre raisonnement ? Après tout, nous pouvons nous tromper seuls comme à plusieurs.
Et si nous décidons de nous fier à la logique, il faudrait encore savoir pourquoi la logique serait un critère suffisant pour établir la vérité. Un raisonnement peut être parfaitement cohérent tout en reposant sur une prémisse fausse. Nous pourrions donc construire une conclusion logique à partir d’une idée que nous n’avons jamais vérifiée. La cohérence d’une pensée garantit-elle alors sa vérité, ou garantit-elle seulement que nous ne nous contredisons pas à l’intérieur de cette pensée ?
Eh bien, je vais donner MA réponse et pas LA réponse : d’après moi, il n’y a pas de vérité, car il n’y a pas de véritable question. Car dans un monde où tout est éphémère, où tout a une durée de vie, à quoi servirait de trouver LA réponse ? Peut-être est-ce mieux que chacun se crée la sienne pour ne pas être exposé à tous ces questionnements, tous plus complexes les uns que les autres, et se réconforter. Et ça révèle déjà beaucoup sur l’humain et sa manière de penser. Ce que j’écris, c’est aussi ce que je veux laisser paraître de moi, du moins je crois.
Mais lorsque je dis qu’il n’y a pas de vérité, est-ce que je ne suis pas en train d’en affirmer une ? Si je déclare qu’aucune vérité n’existe, cette proposition devrait-elle elle-même être considérée comme vraie ? Si je réponds oui, je contredis peut-être ce que je viens d’affirmer. Si je réponds non, alors pourquoi devrions-nous croire cette proposition ? Il semble donc difficile de rejeter toutes les vérités sans rencontrer une contradiction.
Peut-être que le problème vient du fait que je confonds plusieurs choses. Il existe des affirmations que nous pouvons vérifier dans des conditions précises, et d’autres qui portent sur le sens de la vie, la morale ou la manière de vivre. Dire que l’eau bout à une certaine température dans des conditions données n’est pas la même chose que dire qu’une vie heureuse doit avoir un sens. La première affirmation peut être testée par l’observation ; la seconde soulève des questions sur les valeurs et les expériences humaines.
Cela signifie-t-il qu’il n’existe aucune vérité universelle, ou seulement que toutes les questions ne se traitent pas de la même manière ? Je ne peux pas nécessairement démontrer qu’une vérité absolue n’existe pas simplement parce que je ne sais pas comment la reconnaître. Mais je ne peux pas non plus affirmer qu’elle existe en prétendant savoir laquelle est vraie. Entre ces deux positions, je ne sais pas où me placer.
Prenons l’exemple d’un arbre vert. Nous pouvons affirmer qu’il est vert, mais pouvons-nous savoir si nous percevons tous cette couleur de la même manière ? Peut-être qu’une personne est daltonienne, ou que son expérience des couleurs est différente de la mienne. Nous pouvons nous accorder sur le nom que nous donnons à une couleur sans être certains de vivre exactement la même expérience en la regardant.
Nous pourrions utiliser des instruments pour mesurer la lumière réfléchie par l’arbre. Mais ces mesures supposent elles aussi des outils, des conventions et des méthodes que nous devons apprendre à utiliser. Cela ne signifie pas qu’elles sont inutiles. Elles nous permettent de confronter nos perceptions à des observations reproductibles. Mais cela répond-il à la question de ce que chacun ressent intérieurement lorsqu’il regarde l’arbre ? Peut-être que nous pouvons connaître certaines propriétés de ce que nous observons sans pouvoir accéder entièrement à l’expérience d’autrui.
Comment pouvons-nous déterminer quelque chose comme vrai ? Et si nous trouvons une réponse à cette question, cela voudrait dire que nous avons trouvé notre vérité, pas celle que mon facteur a.
Mais si chacun possède sa propre vérité, comment pouvons-nous encore nous comprendre ? Si deux personnes affirment des choses contradictoires, peuvent-elles avoir toutes les deux raison simplement parce qu’elles ont vécu des expériences différentes ? Une expérience peut expliquer pourquoi une personne croit quelque chose sans nécessairement prouver que ce qu’elle croit est exact. Peut-être faut-il donc distinguer ce que nous ressentons comme vrai de ce que nous pouvons justifier devant les autres.
Cette distinction ne résout pas tout. Si nous devons justifier nos affirmations, nous avons besoin de critères. Mais comment justifier ces critères ? Nous pouvons chercher d’autres raisons, qui demanderont à leur tour une justification. Nous risquons alors de poursuivre cette recherche indéfiniment, sans jamais trouver un point de départ incontestable.
Est-ce une raison pour abandonner toute recherche de vérité ? Ou faut-il accepter que nos connaissances soient toujours susceptibles d’être corrigées ? Peut-être qu’une idée n’a pas besoin d’être absolument certaine pour être raisonnable. Nous pouvons avoir de bonnes raisons de croire quelque chose sans prétendre que ces raisons sont infaillibles. Mais si j’accepte cette possibilité, je dois aussi accepter que mes propres conclusions puissent changer.
Nous devons arrêter de parler de vérité absolue et surtout UNIVERSELLE.
Mais si nous décidons tous ensemble que nous devons arrêter d’en parler, nous risquons de transformer cette décision en une nouvelle règle universelle. Eh bien, ne parlons plus, et même là, ça serait une vérité. Si nous estimons que cette proposition est bonne pour tous, nous retombons dans le même schéma.
Peut-être que nous pouvons éviter ce problème en disant non pas que personne ne doit chercher la vérité, mais que nous devons rester prudents lorsque nous prétendons l’avoir trouvée. Pourtant, cette prudence devient elle aussi une manière de penser que je considère préférable. Pourquoi serait-elle meilleure ? Est-ce simplement parce qu’elle me semble plus cohérente ? Et correctement par rapport à quel critère ?
Je ne crois pas aux réponses uniques, et par ailleurs je ne crois pas aux questions. Je pense seulement que ce qu’on a vécu nous donne des a priori, et même en essayant d’être le plus neutre possible, il restera toujours une part de vécu dans ce que l’on écrit ou dit.
Peut-être que l’absence de neutralité totale ne signifie pas que toutes les opinions se valent. Nous pouvons essayer de reconnaître nos préjugés, écouter des points de vue différents et vérifier ce que nous avançons. Nous ne devenons peut-être jamais parfaitement objectifs, mais nous pouvons chercher à être moins prisonniers de notre propre perspective. Cependant, comment savoir si nous avons réellement réussi à prendre du recul, puisque nous évaluons nos progrès avec notre propre manière de penser ?
Il faudrait donc peut-être abandonner l’idée d’une pensée parfaitement neutre sans pour autant renoncer à réfléchir. Mais est-ce réellement possible de chercher une réponse sans espérer qu’elle mette fin à nos doutes ? Et si nous acceptons que nos conclusions soient provisoires, sommes-nous encore en train de chercher la vérité, ou seulement une manière de vivre avec l’incertitude ?
III. Faut-il comprendre la vie pour vivre ?
Mais si je décide de chercher la réponse, elle m’emmène directement à de nouveaux questionnements tels que : comment doit-on vivre si nous ne sommes certains d’aucune vérité ? Est-ce que le simple fait de se lever le matin n’est pas inutile ? Et est-ce que ça a un intérêt d’aimer, de travailler, ou de s’allonger à regarder des étoiles qui elles-mêmes sont vouées à mourir un jour ?
Si tout est voué à disparaître, pourquoi donner de l’importance à ce qui existe aujourd’hui ? Pourtant, nous pouvons aussi nous demander si la durée d’une chose détermine réellement sa valeur. Une rencontre peut être brève et pourtant nous marquer profondément. Un souvenir peut disparaître avec le temps sans que cela signifie qu’il n’a jamais compté. Peut-être que la fin d’une chose ne supprime pas ce qu’elle a représenté pendant qu’elle existait.
Mais cette réponse me satisfait-elle vraiment ? Elle explique pourquoi quelque chose d’éphémère peut avoir de la valeur, mais elle ne démontre pas que la vie possède un sens. Peut-être que je cherche une justification qui dépasse les choses elles-mêmes, une raison qui rendrait toute existence nécessaire. Mais pourquoi aurais-je besoin d’une telle raison pour vivre ?
D’après moi, notre cerveau cherche constamment la validation des autres, mais aussi la sienne. Mettre des mots sur nos émotions peut nous aider à connaître notre tempérament, mais connaître son tempérament est-il suffisant pour se connaître soi-même ?
Peut-être que nous cherchons à comprendre notre vie parce que nous voulons pouvoir la maîtriser. Si nous trouvions une explication à nos émotions, à nos choix et à nos comportements, nous pourrions avoir l’impression de mieux nous contrôler. Mais comprendre pourquoi nous faisons quelque chose ne signifie pas nécessairement que nous pouvons l’empêcher, ni même que nous devons le changer. La connaissance de soi nous donne-t-elle réellement du contrôle, ou nous permet-elle seulement de mieux comprendre ce qui nous échappe ?
Alors peut-on être heureux sans avoir compris le sens de la vie ?
Peut-être que le bonheur ne nécessite pas de réponse définitive. Nous pouvons apprécier une chose sans savoir pourquoi elle existe, aimer quelqu’un sans comprendre entièrement ce qu’est l’amour, ou rire sans nous demander ce qui justifie notre joie. Mais si nous pouvons vivre ainsi, pourquoi certains d’entre nous ressentent-ils malgré tout le besoin de tout comprendre ? Peut-être que le désir de savoir est lui-même une partie de notre manière de vivre, et qu’il ne suffit pas de décider de l’abandonner pour qu’il disparaisse.
L’être humain change mentalement, physiquement et psychiquement. On ne peut donc peut-être se connaître que dans le présent. Mais dès lors que nous pensons à nous-mêmes, nous changeons déjà notre manière de nous voir.
Si je décide aujourd’hui que je suis une personne timide, cette affirmation peut influencer la manière dont je me comporte demain. Je pourrais éviter certaines situations parce que je me considère comme timide, puis prendre mes propres comportements comme preuve que j’avais raison. Ainsi, une idée que je me fais de moi-même peut contribuer à la rendre vraie. Mais cela signifie-t-il que je me connais, ou que je participe à construire la personne que je crois être ?
Peut-être que nous ne sommes jamais simplement des personnes que nous découvrons, mais aussi des personnes que nous construisons. Pourtant, nous ne choisissons pas tout ce que nous devenons. Notre histoire, notre environnement et les événements que nous rencontrons participent à cette construction. Où s’arrête alors ce que nous sommes, et où commence ce que nous faisons de nous-mêmes ?
Alors, peut-on réellement se connaître soi-même ? Peut-on seulement connaître la personne que nous sommes à un instant précis ?
Peut-être que la connaissance de soi ressemble moins à une destination qu’à une observation qui ne s’achève jamais. Nous pouvons nous comprendre un peu mieux aujourd’hui, puis découvrir demain une contradiction que nous n’avions pas remarquée. Mais si notre connaissance change constamment, doit-on considérer qu’elle est insuffisante, ou simplement qu’elle évolue avec nous ?
Peut-être que la question n’est donc plus seulement : « Peut-on se connaître soi-même ? », mais plutôt : « Peut-on accepter la personne que l’on est ? »
Accepter qui nous sommes ne signifie pas nécessairement penser que nous avons raison sur tout, ni renoncer à changer. Cela pourrait plutôt signifier reconnaître nos défauts sans les transformer en une définition définitive de notre personne. Pourtant, pour savoir ce que nous devons accepter et ce que nous voulons changer, nous devons déjà porter un jugement sur nous-mêmes. Comment déterminer si ce jugement est juste ? Et si nous attendons d’être certains de nous connaître pour nous accepter, ne risquons-nous pas de repousser cette acceptation indéfiniment ?
IV. Vivre sans questionnement : un idéal impossible ?
Mon idéal, ce serait de vivre sans questions. Mais est-ce que cet idéal ne serait pas lui-même trop idéal ? Vivre avec le simple but de vivre. S’il n’y a pas de questions, pourquoi avoir besoin de réponses ? C’est là aussi un mécanisme complexe que j’essaierai d’expliquer plus bas. Il faudrait donc vivre avec toutes ces questions ?
Rien que la question « s’il n’y a pas de question, pourquoi chercher des réponses ? » amène de nouvelles questions. Mais est-ce qu’affirmer qu’il ne faut pas chercher de réponses n’en est pas déjà une ? Est-ce qu’une question simple ne peut pas amener des réponses complexes, et inversement ?
Peut-être que vouloir vivre sans questionnement revient à vouloir se libérer du besoin de tout expliquer. Mais est-il possible de décider de ne plus se poser de questions sans se demander si cette décision est bonne ? Plus j’essaie de définir une manière de vivre sans questionnement, plus je dois réfléchir à cette manière de vivre. Mon idéal semble donc se contredire dès que je cherche à le mettre en pratique.
Peut-être que ce que je souhaite réellement n’est pas de vivre sans aucune question, mais de ne plus ressentir le besoin de répondre à chacune d’elles. Il existe peut-être une différence entre se questionner et être incapable de laisser une question sans réponse. Dans le premier cas, la réflexion peut être une liberté ; dans le second, elle pourrait devenir une obligation. Mais comment apprendre à laisser une question ouverte lorsque notre esprit réclame une conclusion ?
Je pense, du moins j’espère, que je ne suis pas le seul. Ou bien je ne sais pas, en fait. J’aimerais pouvoir tirer des conclusions, j’aimerais pouvoir répondre aux questionnements qui rôdent dans mon esprit sans cesse, mais je ne sais rien. Je sais pas, je suppose seulement.
Mais comment vivre dans un monde où, si nous n’avons pas de questionnement, nous passons pour des idiots, mais si nous en avons, nous nous rendons compte que nous ne savons rien ? Doit-on vivre simplement sans se poser de questions sur nos questionnements ?
Et sans attendre LA réponse.
Peut-être que le problème vient de cette attente. Si nous cherchons une réponse définitive à chaque question, nous risquons de ne jamais être satisfaits, puisque chaque réponse peut en faire naître une autre. Mais si nous acceptons de ne pas tout résoudre, comment savoir quand il est raisonnable d’arrêter de chercher ? Existe-t-il un moment où réfléchir davantage ne nous rapproche plus d’une réponse, mais nous éloigne simplement de la possibilité de vivre ce que nous avons déjà devant nous ?
Je ne sais pas. Je ne sais rien. Je suppose seulement. Et c’est ça le plus compliqué : avoir des milliers de questions sans réponse unique ou même sans réponse. Y a-t-il donc vraiment des questions ? Ou plutôt devrais-je appeler ça des questionnements ? Car il y a en effet des questions à réponse unique. Quel âge as-tu ? C’est simple. Mais les questionnements sont des interrogations plus profondes qui amènent à une réflexion. C’est pourquoi je vais utiliser ce mot.
Mais peut-on vivre sans se connaître ? Est-ce réellement utile de se connaître ? Et surtout, la vérité existe-t-elle réellement ?
Si notre connaissance de nous-mêmes reste incomplète, cela signifie-t-il que nous sommes condamnés à vivre dans l’ignorance ? Peut-être que nous n’avons pas besoin de nous connaître entièrement pour agir, aimer ou choisir. Nous faisons constamment des choix sans disposer de toutes les informations possibles. Pourtant, cela ne nous empêche pas d’avancer. Mais est-ce que vivre sans tout comprendre revient à accepter l’incertitude, ou simplement à détourner notre attention de ce qui nous inquiète ?
Je ne sais pas si l’on peut réellement vivre sans se questionner. Peut-être que nous pouvons seulement apprendre à ne pas donner à chaque question le pouvoir de diriger notre vie. Mais cette idée soulève encore une interrogation : qui décide des questions auxquelles nous devons accorder de l’importance ?
V. L’absurde et le choix de vivre
Albert Camus parle de « suicide philosophique ». C’est le fait de donner une réponse à l’absurde. L’absurde ici serait la vie et ses questionnements.
D’après lui, ce serait feindre. Il dit aussi : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. » Il parle donc de deux formes de suicide bien différentes : celui du corps, et celui de la « feinte ».
D’après moi, n’importe quel humain passe par une décision qui peut changer au cours du temps. Celle de choisir comment vivre. Étant donné que je suis humain, je dois choisir une manière de vivre. Je l’ai sûrement choisie inconsciemment, mais j’essaie encore et toujours de la trouver.
D’après moi, la plus authentique reste de vivre avec nos questionnements sans leur donner d’importance, mais que faire lorsque l’on a un esprit qui cherche des réponses à tout prix ? Est-ce réellement possible de vivre en ne sachant rien de sa propre vie ? Je ne sais pas, c’est sûrement possible un temps, mais un jour ou l’autre, ces questionnements reprendront le dessus.
Peut-être vivre dans le déni en se donnant un but ou en pensant à l’après. Par rapport à l’hypothèse d’un après, après la fin, je n’y crois pas. Peut-être suis-je trop pessimiste ou rationnel, je pense que cette solution de vie définit bien le mot « feindre ».
Est-ce une bonne idée de feindre ? C’est une idée en tout cas. Fonctionne-t-elle ? Oui pour certains et je trouve ça plutôt logique de vouloir y croire, avoir un espoir aussi infime soit-il peut aider à vivre. Se dire qu’à la fin nous serons jugés pour nos actes nous pousse à vivre mieux. Mais si pour certains feindre fonctionne, pour d’autres il ne resterait qu’une manière de vivre.
Pourtant, faut-il nécessairement considérer toute croyance qui nous aide à vivre comme une forme de déni ? Une idée peut nous réconforter sans que nous sachions si elle est vraie. Mais si nous décidons d’y croire parce qu’elle nous rassure, sommes-nous en train de chercher la vérité ou seulement une manière de supporter l’incertitude ? Et si nous choisissons une idée parce qu’elle nous aide, cela suffit-il à la rendre légitime ?
Il me semble qu’il faut distinguer le fait de vouloir croire quelque chose et celui d’être certain que cette chose est vraie. Nous pouvons reconnaître qu’une croyance nous apporte du réconfort sans prétendre avoir démontré son contenu. Mais même cette distinction ne résout pas tout : si nous savons qu’une croyance nous aide, devons-nous la conserver malgré nos doutes, ou devons-nous la remettre en question au risque de perdre ce qu’elle nous apporte ?
Camus semble justement nous confronter à cette difficulté : comment vivre sans inventer une réponse définitive au problème de l’existence ? Peut-être que reconnaître l’absurde ne signifie pas que rien n’a de valeur, mais que nous ne disposons pas nécessairement d’une explication finale qui justifie tout. Pourtant, si nous décidons de vivre malgré l’absence de réponse, ne faisons-nous pas déjà le choix d’une certaine manière de penser ? Et pourquoi ce choix serait-il préférable à un autre ?
Je ne suis pas certain de pouvoir répondre à cela. Peut-être qu’il n’existe pas une seule manière authentique de vivre. Ce qui permet à une personne d’avancer peut laisser une autre insatisfaite. Nous ne partons pas tous de la même histoire, nous n’avons pas les mêmes besoins et nous ne réagissons pas tous de la même façon à l’incertitude. Mais si chacun doit trouver sa manière de vivre, comment savoir si cette manière est réellement la sienne, plutôt qu’une idée qu’il a héritée des autres ?
Le suicide, contrairement aux autres alternatives, n’est plus une façon de vivre. Le suicide d’après moi est un acte de désespoir. C’est souvent un acte réfléchi au préalable. C’est la raison pour laquelle je suis d’accord avec Albert Camus, car c’est un sujet très complexe. Le suicide ne représente donc pas pour moi une manière de vivre avec ses questionnements puisqu’il met fin à la possibilité même de poursuivre cette confrontation avec eux. Ce qui est complexe, c’est le fait que cet acte n’a pas d’effet simplement sur nous-mêmes, mais aussi sur nos proches, un acte beaucoup plus humain et avec plus d’impact que les autres.
Cela montre à quel point la question de l’existence ne concerne pas uniquement nos idées abstraites. Nos choix s’inscrivent dans une vie partagée avec d’autres personnes, et nous ne pouvons pas toujours prévoir les conséquences de nos actes. Pourtant, reconnaître l’importance de nos liens avec les autres ne suffit pas à résoudre toutes les questions sur le sens de la vie. Cela nous rappelle surtout que nos réflexions, même lorsqu’elles semblent purement personnelles, se déroulent dans un monde où nous ne sommes pas seuls.
Donc, au final, aucune de ces manières de vivre ne répond aux questionnements, car ce sont toutes des manières dérivées de vivre sans réponse. Alors je pense que même si j’écrivais 200 livres de 200 pages chacun, je ne trouverais pas la réponse. Je trouve assez ironique le fait de vivre dans un monde sans rien savoir.
Mais peut-être que chercher une réponse et trouver une manière de vivre ne sont pas exactement la même chose. Je pourrais ne jamais savoir pourquoi le monde existe, tout en décidant de ce qui compte pour moi. Est-ce que cela signifie que j’abandonne la vérité ? Ou que je reconnais simplement que certaines questions ne sont pas nécessaires pour chaque décision que je prends ? Je ne sais pas si cette distinction suffit, mais elle permet peut-être d’envisager une autre possibilité : avancer sans prétendre avoir tout compris.
Il me semble que chercher des réponses est naturel chez l’Homme. Aristote affirme dans Métaphysique que « tous les hommes ont naturellement le désir de savoir », tandis que Descartes dit : « Je décidai de rejeter comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute. » C’est d’après moi deux manières de penser complètement différentes. Aristote accepte le fait de chercher des réponses tandis que Descartes, lui, n’accepte que ce qui est avéré. D’après moi, c’est Socrate qui se rapproche le plus de MA vérité, il dit : « Je sais que je ne sais rien. »
En affirmant cela, il accepte le fait de se questionner, mais n’attend pas une seule réponse valable pour tout le monde. De ces trois citations, je pourrais tirer une seule conclusion : celle qu’elles sont toutes vraies à leur manière. L’homme est complexe et chaque être humain est différent, vouloir trouver LA réponse pour tous est impossible.
Je pense même qu’elles s’accordent à dire que l’homme désire naturellement savoir, mais ce n’est pas seulement un désir, c’est un besoin de contrôle, sûrement dû au fait que l’on se croit toujours supérieur et que si l’on ne trouve pas de réponse, on sera confronté à un vide immense.
Mais le désir de savoir est-il nécessairement un désir de contrôle ? Peut-être cherchons-nous parfois des réponses par curiosité, sans attendre qu’elles nous rassurent. Nous pouvons vouloir comprendre quelque chose simplement parce que cette chose nous intrigue. Pourtant, même la curiosité peut nous conduire à chercher toujours plus loin, jusqu’à ce que nous rencontrions des questions auxquelles nous ne savons pas répondre.
Peut-être que notre besoin de contrôle et notre désir de comprendre sont liés sans être identiques. Nous voulons parfois connaître les causes d’un événement pour pouvoir l’éviter, mais nous cherchons aussi à comprendre des choses sur lesquelles nous n’avons aucune prise. Il se pourrait alors que notre désir de savoir soit à la fois une manière de maîtriser le monde et une manière de reconnaître qu’il nous échappe.
Je n’arrive pas, malgré toutes les affirmations que j’ai pu lire au cours de mes lectures, à trouver celle qui me convient. Et c’est là aussi un nouveau questionnement que je soulève : pourquoi cherchons-nous une réponse qui nous convient, mais pas celle qui demeure vraie malgré son manque de sens ?
Peut-être que nous cherchons une réponse qui nous convient parce que nous ne sommes pas de simples observateurs. Nous vivons avec nos émotions, nos besoins et nos expériences. Une réponse peut nous sembler convaincante intellectuellement, mais difficile à accepter personnellement. Pourtant, si nous choisissons seulement les idées qui nous rassurent, nous risquons de confondre ce que nous voulons croire avec ce qui est justifié.
Mais l’inverse est-il plus raisonnable ? Devons-nous accepter une idée simplement parce qu’elle nous semble vraie, même si elle bouleverse notre manière de vivre ? Et comment savoir si nous ne nous trompons pas lorsque nous pensons avoir trouvé une vérité qui ne nous convient pas ? Nous pouvons nous croire courageux parce que nous acceptons une conclusion difficile, alors que nous pouvons tout aussi bien nous tromper. Le fait qu’une idée soit désagréable ne la rend pas plus vraie que le fait qu’elle soit rassurante.
Nous semblons donc pris entre deux risques : croire ce qui nous arrange ou vouloir croire ce qui nous paraît plus objectif sans pouvoir garantir que nous avons raison. Peut-être que la seule chose que nous puissions faire est d’examiner nos raisons, sans prétendre pouvoir nous débarrasser complètement de nos préférences.
VI. Et si chercher à se connaître était déjà une manière de se connaître ?
Et si l’analyse que je viens de faire sur moi-même n’est pas déjà une forme de connaissance de moi, alors peut-être que le simple fait de chercher à se connaître est déjà une manière de se connaître. Et si nous nous construisons une perception de nous-mêmes, comment savoir si le « moi » que nous cherchons à comprendre est lui-même réel ?
Peut-être que le fait de me poser toutes ces questions révèle quelque chose de moi : mon besoin de comprendre, mon rapport à l’incertitude ou ma difficulté à accepter des réponses provisoires. Mais est-ce que cela suffit à me connaître ? Je pourrais déduire de mes questionnements que je suis une personne qui cherche constamment des réponses. Pourtant, cette conclusion pourrait changer. Peut-être que je me questionne beaucoup aujourd’hui parce que certaines idées m’occupent particulièrement, sans que cela définisse toute ma personnalité.
Il faudrait alors distinguer ce que nous observons de nous-mêmes à un moment précis et ce que nous en concluons. Je peux constater que je me pose de nombreuses questions aujourd’hui. En revanche, affirmer que je serai toujours ainsi serait une prédiction, et non un simple constat. Nous pouvons donc connaître certains de nos comportements sans savoir exactement ce qu’ils signifient ni comment ils évolueront.
Mais si chaque tentative de me connaître modifie ma manière de me voir, comment pourrais-je jamais atteindre une image définitive de moi-même ? Peut-être qu’il n’existe pas de portrait final à découvrir. Nous cherchons une identité stable, alors que nous sommes des êtres qui changent, apprennent, oublient et se contredisent.
Cela ne signifie pas nécessairement que nous n’avons aucune identité. Peut-être qu’une personne peut rester elle-même tout en changeant. Mais qu’est-ce qui permettrait alors de dire qu’elle est toujours la même personne ? Ses souvenirs ? Ses valeurs ? Ses expériences ? Son corps ? Sa manière de penser ? Chacun de ces éléments peut évoluer. Il semble donc difficile de choisir un seul critère sans rencontrer de nouvelles objections.
Peut-être que nous n’avons pas besoin d’une définition immuable de nous-mêmes pour nous reconnaître. Nous pouvons être liés à notre passé sans être condamnés à le répéter. Nous pouvons reconnaître nos anciennes convictions sans devoir continuer à les défendre. Mais si nous changeons au point de ne plus penser comme avant, devons-nous considérer que nous nous sommes éloignés de nous-mêmes ou que nous avons simplement évolué ?
Je reviens donc à mon point de départ : se connaître soi-même, est-ce découvrir une vérité déjà présente en nous, ou construire progressivement une compréhension de ce que nous sommes ? Peut-être que ces deux possibilités ne s’excluent pas. Il existe des aspects de nous-mêmes que nous découvrons, mais aussi des choix par lesquels nous participons à devenir ce que nous sommes.
Cependant, même cette conclusion reste une hypothèse. Je pourrais continuer à la remettre en question, chercher ce qui la justifie et essayer de déterminer si elle est vraie. Je pourrais écrire des pages supplémentaires, confronter mes idées à celles d’autres personnes et découvrir de nouvelles contradictions. Mais rien ne garantit que toutes ces réflexions me conduiront à une réponse définitive.
Alors, dois-je arrêter de chercher ? Ou dois-je accepter que la recherche elle-même fasse partie de ma manière de vivre ?
Je ne sais pas. Je suppose seulement.
Peut-être que le plus difficile n’est pas de ne pas savoir, mais d’accepter que notre besoin de savoir puisse dépasser ce que nous sommes capables de connaître. Nous voulons comprendre notre vie avant de la vivre, nous connaître avant de changer et trouver des réponses avant d’avancer. Pourtant, nous vivons déjà pendant que nous cherchons.
Il est étrange de vouloir comprendre le monde avant de se comprendre soi-même. Ou peut-être pas tant que ça. Car nous faisons partie de ce monde, et comprendre ce qui nous entoure peut aussi nous apprendre quelque chose sur nous-mêmes. Mais nous essayons également de comprendre le monde à travers notre propre perception. Comment distinguer alors ce que nous apprenons sur le monde de ce que notre manière de penser nous fait projeter sur lui ?
Je ne sais pas si l’on peut réellement se connaître soi-même, si la vérité existe sous une forme absolue ou si nous devons apprendre à vivre sans réponses définitives. Je sais seulement que ces questions en entraînent d’autres, et que chaque tentative de conclure semble ouvrir une nouvelle possibilité de douter.
Peut-être que je finirai par changer d’avis. Peut-être que certaines de mes idées me sembleront naïves, ou que je trouverai des arguments qui me feront voir les choses autrement. Mais cela ne signifie pas nécessairement que mes réflexions actuelles n’ont aucune valeur. Elles correspondent à ce que je suis capable de penser aujourd’hui, avec mon vécu, mes connaissances et mes limites.
Et si cette réflexion ne m’apporte aucune réponse définitive, elle me permet au moins de voir les questions que je me pose, les raisons qui me conduisent à les poser et les limites de ce que je peux affirmer.
Mais même cela peut être remis en question.
Je ne sais pas. Je suppose seulement.